ROCKING CHAIRS
OU L’ART ANATOMIQUE D’UNE AMAZONE

Et mon verre s’est brisé comme un éclat de rire.
Apollinaire


En trois ans Paola Hivelin a pris la parole sur la scène de l’art contemporain. Entrée en création comme on rentre en transe, l’artiste a produit des dizaines de toiles dans une invariable et céleste compulsion. Artiste par accident ? Non ou alors un accident à la Breton. Artiste primitive et clandestine oui ! et aux toiles écorchées, cisaillées, lacérées comme ses corps offerts et sacrifiés dans une tension érotique extrême.

Entendre ses toiles comme un vinyle de Joy Division, entendre sa voix sanguine, entendre ses coups de pinceau organiques, ses trouées griffues, ses yeux de Lune noire et l’ire du papillon de nuit… Elles cinglent Je Veux tandis que des poupées trashs pleurent et assassinent à la fois, le majeur furieusement bandé vers un ciel délicieusement astré.

Non Paola Hivelin ne revisite pas les mangas ! Non Paola Hivelin ne « fait » pas du Basquiat ! Ou alors c’est que Basquiat lui-même « faisait » du Macréau…

Singulière, visionnaire, rageuse de En la cabeza à Amor en passant par La Mante, l’artiste donne à voir, avec une délicate fureur, les gouffres béants et parfois jubilatoires de notre belle époque. Tout sourire, elle nous fourre sous le nez les humeurs organiques et les miasmes de notre monde à travers ses Superheroes : sang, sperme, lymphe, cyprine, chyle, bile... Il semble que des sacrifices primitifs aient été faits sur le cri vertigo de Dare, sur la lancinante douceur du Bloc 177 ou l’explosion chromatique de Vendetta… Et ses toiles-magma, chargées de sortilèges telles des poupées vaudous, sont forces de vie et de résistance.

Voluptueux, velouté, souillé… Un Pierrot clownesque vient de se faire un fix, un merle chute, un chat grinçant se marre, et nous avec ! Des déesses stéatopyges aux cuisses résillées sont aux commandes, des sorcières à faux cils perchées sur des Louboutins aux aiguilles XXL, des griffes cruentées triturants des chairs à vif et puis des toiles étoilées jusqu’au salut de ces indécentes madones incandescentes…

Paola Hivelin et son divin scalpel peignent le chant de sirènes gores, nos vigoureuses errances et leurs risibles tragédies. Son hypnotique œuvre éclot à nos regards de son Œuf sauvage et, à n’en pas douter, annonce le renouveau de l’Art Brut.


Elsa Schifano – février 2009